Lionel Marchetti

Chapitre II - Le tournage sonore, l’écoute réduite

mardi 28 septembre 2004 par lionel


1.

Enregistrer un son
c'est entrer dans le jeu instrumental de la manipulation de tes propres
corps sonores
tout comme de ton propre corps physique

Prendre en main le microphone
c'est se déplacer au sein d'une manifestation acoustique
que tu auras toi-même suscité
et à laquelle tu vas te confronter
seul ou en groupe
en toute intimité

Enregistrer un son, c'est être actif :
marcher dans un paysage, par exemple, avec le microphone en main
tout comme, à l'opposé
mettre en scène instrumentalement des corps sonores
devant ce même microphone
fixe ou mobile

Enregistrer un son, c'est prendre en considération la manipulation de tes
outils :
- le microphone, l'enregistreur, le haut-parleur -
mettre en place une chaîne du tactile dédiée à l'auditif
en t'insérant dans le mystère du sonore
avec ton propre corps au micro associé
dans une action vive, décidée
ou parfois, selon ta sensibilité, improvisée
en jouant des angles, des postes d'écoutes, des déplacements
ou même d'un simple et léger bougé


2.

Lors d'un tournage sonore
le microphone n'est pas un témoin muet
mais plutôt une présence participante
qui peut se faire entendre
aime se faire entendre
surtout lorsqu'il vit dans tes mains une aventure
sans cesse recommençante

Enregistrer un son n'est pas un acte neutre

Tout action chargée d'intention, lors de l'enregistrement
se disséminera ensuite
au travers de l'écoute haut-parlante
en direction de celui ou celle qui écoute
et donnera à la facture de tes sons
puis à la composition
sa singularité communicante


3.

Non pas qu'il s'agisse d'influencer les enregistrements
au point de supposer qu'ils contiennent un sens à découvrir ultérieurement
comme si un message y était volontairement caché ;
mais l'acteur (ou les acteurs) du tournage sonore
doit apprendre à être présent
tout au long de son travail de captation,
engagé dans un contact essentiel
au plus proche de ses éléments sonores
pour qu'ils deviennent, à leur tour, une fois enregistrés
des acteurs autonomes :
les acteurs vivants de l'image sonore


4.

Un peu comme le peintre multiplie ses rendus
en travaillant sur sa toile avec divers types de pinceaux
et jouant ainsi avec les techniques de dépose de la couleur
tu pourras utiliser, par exemple, pour un même tournage sonore
des microphones d'origines diverses
des enregistreurs d'origines diverses
qui tous te proposeront une facture sonore originale


5.

Cependant, avant toute choses
et pour t'approcher, à l'écoute d'un son enregistré
au plus près de ta réalité perceptive
il te faudra ne pas hésiter à adopter une posture d'écoute
un peu particulière
mais fort utile
que l'on nomme : écoute réduite (33)

L'écoute réduite
est l'attitude d'écoute qui consiste à écouter le son pour lui-même
comme objet sonore
en faisant abstraction de sa provenance réelle ou supposée
et du sens dont-il peut-être porteur

L'écoute réduite consiste à dépouiller la perception du son
de tout ce qui n'est pas lui
pour ne plus écouter que celui-ci
dans sa matérialité, sa substance, ses dimensions sensibles

L'écoute réduite te demande de décrire
non pas les références extérieures du son que tu perçois
mais ta perception elle-même (GOS19)


6.

Ainsi, chaque son enregistré transporte une texture qui lui est propre
recelant, si on prends la peine de l'analyser
une myriade de critères morphologiques
que ton oreille attentive saura rapidement repérer

Tu pourras ainsi aisément identifier
différents critères de matière :
comme par exemple de grains, d'épaisseurs, plus ou moins excentriques,
variés ou redondants...
matérialités que tu pourras identifier, sur le champ de leur durée
au travers de leurs différentes espèces d'allures
évoluant tant dans leurs dynamiques, leurs profils mélodiques
que dans leurs masses, leurs calibres...


7.

Pour apprécier pleinement ces critères d'identifications
dont je ne fais ici qu'esquisser la large panoplie
tu pourras organiser, pour commencer
des tournages sonores simples
en ne travaillant, par exemple, qu'avec un seul corps sonore manipulé

De plus, pour apprécier le vocabulaire qui te permettra de jouir de la
palette des reconnaissances
afin d'en découvrir toute la complexité, voire les axes d'analyses
et de mieux partager ce que tu sauras nommer
je t'invite à consulter le Guide des Objets Sonores, comme un dictionnaire ;
mais rien ne t'empèche, dans le même mouvement
de travailler à déployer, avec tes élèves, vos propres terminologiesS


8.

L'importance de pouvoir parler du sonore
avec les mots adéquats
de le désigner tout en nuances
est une  façon d'approcher au plus près de cette musicalité inhabituelle
que nous offrent les sons enregistrés ;
d'en apprécier, avec le langage
les valeurs nouvelles issues de leur statut, bien étrange
d'image sonore
- statut uniquement permis, tu l'a compris, par le médium de la chaîne
électroacoustique -
façon, également, d'en partager les rayonnances
de se régaler du filet des interprétations
en vue d'approcher un jeu véritable
et finalement, d'approcher le fait même de composer


9.

Pour résumer, en une phrase, l'écoute réduite :

   A l'écoute d'un son enregistré, et via son image haut-parlante
qu'entends-tu au juste ?


10.

Voici quelques notions qui pourront t'aider
et qu'il te sera aisé de rapidement expérimenter :

Un objet sonore, écouté au travers du haut-parleur
suscite un effet de flux qui lui appartient en propre
comme si son corps de vie était autonome
et ce, au point de plier ou déplier le temps de ton écoute
en dépassant l'idée d'un simple rendu, en temps réel
de quelque chose de préexistant

Le temps de l'objet sonore lui appartient en propre

De plus, dans sa cohabitation avec d'autres sons
ce temps pourra s'associer, entrer en conflit, se combiner...
le tout en créant un panaché temporel
propre à la composition des sons enregistrés ;
un éventail de temps
comme un art de la vitesse
où tes perceptions seront emportées
où tu vivras autrement
gagneras de la vie
devinant de nouvelles régions de ton être.


11.

Voici un autre exemple : les sons enregistrés vieillissent dans notre
perception

Quel était le son de ta voix il y a deux, trois ou cinq ans ?
Et si tu réécoutais un vieil enregistrement ?
N'as-tu pas déjà écouté, à la radio, par exemple
une présence vocale ancienne
te semblant revenue d'un lointain inouï
lui-même chargé de cette impression d'époque que tu ne soupçonnais pas ?

Et s'il en était de même pour tout son enregistré ?


12.

Lors des tournages sonores
tu n'hésiteras pas à explorer différents types d'espaces
que ce soit l'acoustique des couloirs de ton école, de la cours de
récréation, du gymnase, de l'espace mat d'un local technique
ou même, si cela est possible, la rue, les jardins, la forêt alentours...

La spatialité est cette façon dont les molécules d'air se répercutent dans
l'espace, le signent de leur facture

Cette spatialité est enregistrée par le microphone ;
ainsi, chaque son enregistré transporte une spatialité qui lui est propre

Cette signature spatiale du son
est d'une importance considérable quand à son identité au travers du
haut-parleur
lui donne toute son originalité

Cette signature, manifeste,
te fera très rapidement comprendre que dans le haut-parleur existe un espace
interne
avec ses reliefs, ses profondeurs, ses perspectivesS
et cela, sans compter avec l'expérience physique de l'espace traversé
qui, lui-même, ira influencer toutes tes décisions de tournages sonore


13.

Dans une composition avec des sons enregistrés
- une musique concrète-
et lorsqu'ils possèdent cette complexité venue de la mise en acte des
tournages sonores
il faut désormais imaginer des espaces chevauchés
des superpositions de temps
glissant les uns sur les autres
des morceaux de temps qui cohabitent avec ton propre temps
alors même que ta perception s'enroule dans un temps imaginaire
- celui du temps de l'image acoustique -
qui elle n'existe qu'au travers du haut-parleur
lui-même connecté à la chaîne électroacoustique ;
il faut désormais imaginer des espaces incrustés dans d'autres espaces
puisque nous avons vu que la composition permettait de mettre en regard
différentes spatialités ;
il faut imaginer toute une palette de matérialités exposées, réexposées et
composées


14.

Pour cela, il est également nécessaire de se créer un lieu de travail
de mettre en acte les conditions idéales
afin que tu libères, dans tes tournages sonores, le meilleur de toi-même
afin que ton environnement devienne le lieu d'une réunion d'énergies :
l'atelier des sons

L'atelier des sons
c'est ce lieu que tu pourras mettre en place, dans ta classe
où tu pourras collectionner tes corps sonores :
un espace dédié purement au tournage sonore
avec à disposition son microphone, son enregistreur
et toute cette palette d'objets, de matières, d'idées peu à peu réunies
pour précisément les enregistrer
et les réécouter...


15.

De plus, et c'est aussi tout l'intérêt du microphone
cet atelier des sons pourra être, en quelque sorte
déplacé à souhait
pour rejoindre directement le motif

Un peu comme le peintre impressionniste transporte son chevalet
sa toile, ses pinceaux
dans un paysage qui sensiblement l'attire
et ce, pour s'approcher pleinement d'une forme, d'une intensité, d'une
lumière, afin d'en comprendre par lui-même les mécanismes cachés, afin de
partager cette subtilité du dehors qui prendra corps devant ses yeux, dans
l'intimité de sa mainS
tu constateras qu'il en est de même avec les sons à enregistrer

Il est nécessaire de s'en approcher
avec eux de jouer
d'explorer leur secret

De les pénétrer, lorsqu'il s'agit d'un paysage ou d'un lieu doué d'une
acoustique particulière ;
de les manipuler si tu décides de travailler un corps sonore comme un
instrumentiste

Pour enfin les fixer sur ta toile acoustique.


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